Le Bourgois Gentilhomme

Un bureau magnifique, du côté de la rue du Bac. Des livres partout. Nous discutons, ou plutôt non, je l'écoute, silencieusement, comme lorsque, petit, je me laissais fasciner par le vélo de "E.T." s'envolant dans les nuages. Christian Bourgois, c'est un peu "E.T.", éditeur-alien surdoué, avec un doigt qui éclaire le lecteur dans le crépuscule des prom'auteurs.

Pour ce cinéphile amoureux de correspondances et de philosophie, le mot "marketing" sonne comme une obscénité. Ce qui est rare aujourd'hui. Après avoir fait ses armes chez Julliard, Christian Bourgois fonda son propre département en 1966 au sein des Presse de la Cité, reprenant parallèlement 10/18 en 1968. Là, tranquillement et activement, il fit découvrir en France des noms devenus "cultes" : Richard Brautigan, Peter Handke, Fernando Arrabal… Cet ancien de Sciences-po revendique ainsi une véritable politique des auteurs : cantonné essentiellement à la littérature étrangère, il n'hésite pas à exclure des choses. "Par position, un éditeur est un censeur. Mais ce n'est pas une politique de censure globale, il n'y a que des actes individuels et isolés." Son leitmotiv ? Le coup de cœur. Et c'est en 1992 qu'il devient indépendant, découvrant au passage ce qu'est un banquier. Admirateur de Gaston Gallimard, Christian Bourgois fabrique lui-même les couvertures de ses livres. Ceux-ci ne sont pas que des produits, ce sont un peu ses enfants. "Ma force, comme il se plaît à le rappeler, c'est de signer les livres que je publie (…). Mon catalogue, c'est mon œuvre". Et Dieu sait qu'il a pris des paris risqués.

Lorsqu'il a soutenu dès le début les auteurs de la Beat Generation (Burroughs, Ginsberg, …), beaucoup lui conseillèrent d'abdiquer, de renoncer à cette folie. "C'est illisible, intraduisible, etc…". Lui a tenu bon. Et il a eu raison. Même s'il avoue avoir fait des erreurs, par exemple avoir laissé passer "American Psycho" de Bret Easton Ellis, le roman culte des années 90, Bourgois suit les auteurs jusqu'au bout, à l'image de Ernst Jünger - qui, rappelons-le, a vécu jusqu'à 101 ans ! Aussi, si un de ses protégés ne veut pas passer à la télévision, ce gentleman respectera la volonté de l'écrivain. Pour lui, citant Umberto Eco, "un bon auteur qui a du succès a 50 000 lecteurs dans le monde", ce qui ne fait pas beaucoup par pays. Même si parfois, la réussite commerciale est au rendez-vous : "La route du retour" de Jim Harrison (que l'éditeur a soutenu dès ses débuts) ou "Eurêka street" de Robert McLiam Wilson ("une pop star !") obtinrent de jolis succès de librairies. Manager mécène, gentilhomme comme on le disait au XIX ème siècle, Christian Bourgois est décidément un passionné, un homme de passion. Et accessoirement, un homme passionnant.

Baptiste Liger

Déjà publié cette année aux éditions Christian Bourgois : Des putes pour Gloria - William T. Vollman ; En crachant du haut des buildings - Dan Fante ; A Suspicious River - Laura Kasishke

En cette rentrée: Exhortation aux crocodiles - Antonio Lobo-Antunes