On aime...

Ludmila Oulitskaïa ("De joyeuses funérailles", Gallimard), Nicola Barker ("Les écorchés vifs", Gallimard), Antonio Lobo Antunes ("Exhortation aux crocodiles", Bourgois), James Salter ("Une vie à brûler", L'Olivier)...

   

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Dermot Bolger et autres

Finbar’s Hotel

Joëlle Losfeld, 263 p., 129 F

Où sept écrivains irlandais (Dermot Bolger, Roddy Doyle, Anne Enright, Hugo Hamilton, Jennifer Johnston, Joseph O’Connor, Colm Tòibìn) démontrent avec succès que, quelques décennies après la vogue surréaliste du cadavre exquis, c’est parfois bien l’union qui fait la force, et que les œuvres collectives, plutôt rares dans un monde où la littérature est avant tout une question d’orgueil, ne débouchent pas nécessairement sur des catastrophes, bien au contraire. Dermot Bolger, dont on a pu lire trois traductions (notamment « La musique du père », cette année chez Albin Michel), a donc séquestré quelques jours durant ses talentueux confrères et compatriotes, ne les libérant qu’après qu’ils lui ont remis une nouvelle composée durant leur captivité. Lui-même a orchestré le ballet en tissant entre ces textes un solide fil rouge, avec pour toile de fond imposée cet Hôtel Finbar dublinois dont le nouveau propriétaire, une star du rock étrangère, a programmé l’incessante démolition. C’est dans l’un de ses derniers soirs que va se dérouler ce savoureux et hilarant théâtre en forme de chassé-croisé où l’habile Bolger a ménagé plus d’une porte secrète ou d’un chausse-trappe entre les contributions – non signées, aux connaisseurs de jouer – de ses acolytes. Au programme : un discret jeune homme avec un truc suspect planqué dans sa valise, deux sœurs quasiment ivres remuant des secrets de famille, une quadragénaire en dernière phase de maladie qui séduit un guide de voyage organisés, un barman cupide et un portier intempérant qui tête secrètement de la vodka dans son cagibi, et puis aussi, anonyme dans les longs couloirs des étages, l’un des plus dangereux gangsters de la ville… Au début du siècle, le respectable établissement abritait les passes clandestines des évêques de Dublin et les petits trafics lubriques ou illégaux des politiciens du coin : dans un registre plus humain, soixante-dix ans plus tard, il n’a rien perdu de son animation… Cette enthousiasmante fantaisie collégiale irlandaise, irrésistiblement drôle, ne va pas sans générer cette étrange réflexion que les écrivains, c’est comme les fleurs : c’est parfois en bouquet qu’on les préfère. (Bernard Quiriny)

   
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Tony Hillerman : Le premier aigle

Rivages / Thriller, 280 p., 119 F

Suite attendue des aventures policières de Jim Chee, lieutenant de la police tribale navajo, et Joe Leaphorn, tiré de sa retraite à la demande d'une mère inquiète de la disparition de sa fille, dans une enquête on ne peut plus classique et, comme toutes celles qui sortent de la collection Thrillers (dirigée par François Guérif, où l'on a pu lire notamment Ellroy, James Lee Burke, Elmore Leonard, Ross Thomas...), assez captivantes. L'agent Kinsman est découvert blessé au sommet d'une mesa ("montagne aplatie caractéristique des Etats du Sud-ouest", comme nous l'indique utilement un petit lexique franco-navajo en fin de volume), avec pour coupable tout désigné un Hopi venu braconner un aigle. Qui, bien sûr, clame son innocence. Leaphorn, lui, est chargé de retrouver Cathy Pollard, biologiste disparue alors qu'elle étudiait une colonie de chien de prairie soupçonnés de transmettre la peste bubonique... dans la même zone que celle où l'on a retrouvé Kinsman, bien sûr. Si on a un peu de mal à croire à l'étrange histoire de virus et de contamination en chaîne qu'invente l'auteur, force est de reconnaître qu'il maîtrise son intrigue de la manière la plus magistrale qui soit, tout en l'insérant dans un domaine qui lui est familier et qui rajoute pour le lecteur à l'exotisme attirant du texte, celui des civilisations indiennes hopi et navajo. (Bernard Quiriny)
   
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Leslie Brenner : Jours heureux en Californie

Editions de Fallois, 268 p., 125 F

Premier roman plutôt réussi d'une touche-à-tout américaine en forme d'épopée familiale drôle et piquante

Vu sa carrière, à laquelle rien ou presque ne manque, il aurait été étonnant que Leslie Brenner, née en 1960 à Hollywood, ne se lance pas un jour ou l’autre en littérature. Fille d’un avocat dont les clients s’appellaient Jerry Lewis ou Fleetwood Mac, chef scénariste au cinéma, productrice de sitcom, critique au New York Times, journaliste, enquêtrice, lauréate du James Beard Award (du nom d’une fondation liées aux arts de la table) pour ses écrits gastronomiques, femme de Thierry Pérémarti (dont les lecteurs de Jazzman, en France, peuvent lire chaque mois les échos musicaux new-yorkais), elle a également mené une brillante carrière universitaire à Columbia, où elle enseigna l’écriture et la littérature après avoir obtenu une maîtrise en écriture romanesque... ce qui nous amène, enfin, à ce roman, qui se trouve en réalité être son mémoire de thèse. Le lecteur français en sera d’ailleurs probablement surpris et conduit à ajouter au nombre des curiosités américaines le fait de pouvoir écrire un roman, plutôt réussi de surcroît, au titre d’un travail de fin d’études, mais soit ; notons au demeurant que cette traduction constitue sa première édition, le livre n’ayant pas, pour des raisons qu’on ignore, été publié aux Etats-Unis. Et pour en finir avec les à-côtés éditoriaux, sachez qu’il a été retenu chez nous dans la liste des candidats au prix Médicis étranger.

"Jours heureux en Californie" raconte l’histoire d’une famille, celle de Fanny, depuis les années 60 jusqu’en 1992 : entre-temps elle aura deux maris, autant d’enfants, de chiens et de maisons, beaucoup d’amis, une bonne fidèle, des joies et des turpitudes, des rires et des larmes. Les deux enfants, Andrew et Little Mike, sont des génies paresseux, assoiffés d’indépendance et ivres d’amour pour leurs petites amies. Tous sont étonnemment et indéniablement attachants, dépeints avec une maîtrise incontestable par Leslie Brenner, hors de toute intrigue. Ou plutôt si : en arrière-plan, c’est une bonne partie de la deuxième moitié du vingtième siècle américain qu’elle reconstitue, avec un penchant particulier pour la nostalgie des grands moments et le culte des époques : "Pour les enfants, grandir à cette époque-là, c’était quelque chose ! Alertes à la pollution et marches sur la Lune. Bangs supersoniques et superflies. Opérations de camouflages et coups tordus. Sans parler des détournements d’avions et des assassinats politiques. Tels étaient les éléments du paysage qui avait servi de toile de fond à l’enfance de Little Mike. Imaginez ! avant même sa naissance, tout le monde était déjà désenchanté..."

Le Watergate, les Kennedy, le Viet-Nam, les vagues migratoires, les étoiles du base-ball, les clinquantes années 80, vues au travers des regards croisés des membres d’une famille bourgeoise, californienne et éclatée qui, d’ailleurs, s’en foutent un peu : tout cela pourrait être un tantinet lourdingue et passablement inintéressant mais Leslie Brenner, qui a du style et du vécu sous la plume, en fait un roman plutôt drôle et bien plus fin qu’il n’en a l’air. D’une groupe de personnages qui n’a, considéré de loin, rien de vraiment exceptionnel - ce serait même plutôt le contraire : il représente en quelque sorte l’archétype de la famille américaine fin de siècle - , elle fait une galerie d’êtres à part, dont le destin, deux cent cinquante pages durant, nous importe autrement plus que l’Histoire qu’ils voient se dérouler en même temps que leur petite vie. Car l’Histoire, on s’en tape un peu quand on vit des Jours Heureux en Californie. (Bernard Quiriny)