On aime...

Philippe Jeanada ("Néfertiti dans un champ de canne à sucre", Julliard), Christophe Honoré ("La douceur", L'Olivier), Régis Clinquart ("Apologie de la viande", Le Rocher), Jean Echenoz ("Je m'en vais", Minuit)...

   
Doux venons-nous ?

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Christophe Honoré : La douceur

L'Olivier, 156 p., 90 F

La Douceur de Christophe Honoré : le roman coup de poing de la rentrée

On va beaucoup parler de La Douceur (L'Olivier), second roman de Christophe Honoré, mais pour de mauvaises raisons, à savoir une scène électrochoc des plus insoutenables, réunissant la mort, l'enfance et le désir. D'où débat : faut-il (d-)écrire l'horreur ou la laisser dans l'ombre ? En tous cas, Christophe Honoré, pas encore trente ans, n'est pas cette caricature de jeune auteur "trash" voulant offusquer à tout prix. Dire cela serait méconnaître son œuvre de chroniqueur à la première personne (aux Cahiers, à Max, à Têtu) et d'écrivain pour enfants (lisez Tout contre Léo (L'école desloisirs) narrant la découverte par un enfant du sida de son frère aîné). En rien celui-ci ne donne dans la gratuité et cette scène sulfureuse n'est pas un gadget ; par contre, laisser l'imaginaire du lecteur en pilote automatique aurait relevé de l'inconscience. Le non-dit a ses limites. De toutes façons, La Douceur vaut bien mieux que ces discussions stériles. C'est avant tout un magnifique traité de nos émotions enfouies, à la noirceur torturée. Il y a bien des choses qu'on a oubliées. Ou qu'on voudrait oublier. La pré-adolescence, ça n'est pas sale, mais un peu quand même, avec ses jeux innocents qui n'ont rien d'innocent, la découverte de l'autre et les passions qui s'arriment au(-x) corps. Rares sont les œuvres qui évoquent la question, si ce n'est au détour d'une découverte de petite culotte blanche lors d'un été à la campagne. Steven, onze ans, est inculpé avec un copain du meurtre d'un de ses camarades de colonie. Comment un gosse a-t-il pu en arriver là ? C'est ce à quoi le frère aîné de Steven et sa petite amie, directrice du camp de l'enfer, vont tenter de répondre. Plus ou moins vainement, les deux amants vivant eux mêmes avec leurs démons intérieurs qui les bloquent. Construit de monologues et de dialogues "prénommés", le récit possède une rudesse à vif, désenchantée, avec une vision de l'amour pas totalement enjouée Car l'auteur se sert du fait-divers comme d'un prétexte pour faire émerger nos angoisses enfouies : la peur d'aimer, de ne pas être aimé, la peur de la solitude ou d'être avec l'autre, la peur de vivre, de mourir aussi. Il y a toujours chez Christophe Honoré une vérité que les personnages cherchent à faire éclater, des liens filiaux qui explosent ou se (re-)constituent, à l'exemple de son premier roman, L'infamille (L'Olivier - 1997) dans lequel le jeune écrivain s'attaquait aux liens hypocrites du cercle consanguin. Il évoque aussi la difficulté d'être un garçon : être un fils ou un frère, figure classique de la tragédie ou du western, son descendant hollywoodien. Grand roman sur l'identité qui se découvre, La Douceur remue, dérange, bouleverse. La douceur, ou la douleur. (Baptiste Liger)
   
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Philippe Jaenada : Néfertiti dans un champ de canne à sucre

Julliard, 282 p., 129 F

Le roman le plus farfelu, barge, éclatant et hilarant de l'année. Sans aucun doute possible.

Récompensé par un judicieux Prix de Flore pour son admirable "Chameau sauvage", Philippe Jaeanada confirme avec son second roman tout le bien qu'on pensait de lui : un talent de la formulation digne d'un Desproges, un style encombré "woody allenien", et un art de description de la femme à la fois cocasse et touchant. Titus (pourquoi ce nom ? Réponse page 11) est tombé amoureux d'Olive (tiens, comme la chère et tendre de Popeye !), avec laquelle il joue du bassin de temps en temps (environ cent cinquante pages sur presque trois cents !). Pourquoi Olive ? "Hormis le costume (et le décor), elle ressemblait à Néfertiti dans un champ de canne à sucre". D'où le titre (très clair). Mais la nana a un ancien mec pas forcément sympathique - il a un léger penchant pour le tabassage carabiné. Elle est belle, Olive, ce qui ne l'empêche pas d'avoir "la robe la plus laide que j'ai jamais vue - et pourtant le suis déjà allé en Allemagne" ou de manger "comme a du manger le gars qui a inventé la nourriture". Tout ceci serait fort banal, si le narrateur ne voyait tout le temps, partout, des lapins (dans son assiette ou son jardin, en peluche, Bugs Bunny, etc…). Serait-ce une malédiction ? A la fin (magnifique) de "Néfertiti...", on ne compte même plus les aphorismes de génie (Olive lançant lors d'un dîner entre amis : "Vous vous êtes déjà fait lécher par un chat ? (…) C'est très agréable. C'est râpeux, mais juste ce qu'il faut. Il suffit d'écarter les jambes et d'installer le chat, il comprend vite.") ou les scènes d'anthologie (le ténia évacué sur fond de Requiem de Mozart !). Il est barge, il est fort,ce Jaenada (selon un informateur, il rédigerait des brèves pour l'hebdo "Voici"). Pour écrire comme ça sur le sujet, ce mec doit être un grand séducteur, ce qui est agaçant. Mai comme en plus, cet homme est généreux, il nous offre une vingtaine de pages de conseils pour draguer - et ça marche (raison de plus de l'acheter) ! A l'image du livre, c'est génial ! (Baptiste Liger)
   
A la recherche Dustan perdu

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Guillaume Dustan : Nicolas Pages

(Balland / coll. Le Rayon, 540 p. 120 F)

Retour sur / réflexions autour de "Nicolas Pages" de Guillaume Dustan, par Alexis Fayet

Monsieur Dustan a un nombril. Comme tout le monde, me direz-vous. Oui, mais chez lui, ce nombril est plus important que la moyenne des gens. Démesuré. Incroyable. Grandiose. En effet, monsieur Dustan aime l'ausculter. Il aime le triturer, le disséquer, le soumettre "aux pires tortures" afin de l'analyser. Bref, de voir ce qu'il y a à l'intérieur. Et voilà à quoi pourrait se résumer son roman. A une vision abyssale, en perspective, de son nombril et de son égo. Même si cette vision est un peu réductrice et superficielle. Ce livre, non, plutôt ce pavé, est une véritable bible culte. Une bible qu'un ancien night-clubber vieillissant, fatigué (et séropo ?) pourra relire un soir, dans ses vieux jours, auréolé de la chaleur du feu d'une cheminée, un paquet de kleenex à portée de main, en écoutant sur sa platine la célèbre et très belle chanson de Fréhel : "Où sont tous mes amants ?"...

Et devant ses yeux ahuris et lourds (restes de drogues ? de nuits d'insomnie ?), il pourra revoir défiler toute sa vie, une vie colorée et pailletée, au son de la musique techno (ce livre ne fait pas que se lire, il s'écoute aussi, le boum-boum rappelant le son house est récurrent dans ce roman. Dans ce cas, pourquoi ne pas l'écouter et le savourer sur un bon vieil air, comme on le ferait avec une bouteille d'un grand cru ? Celui du tube de Stardust, "Music sounds better with you", par exemple. Il accompagnerait à la perfection ce bouquin, et se priver de ce deuxième plaisir serait stupide, n'est-ce-pas ?), où se mélange et se croise un inimaginable patchwork constitué d'un projet de sictom, d'un journal de grand-mère (afin de montrer que l'on peut être PD, séropo, junkie, amateur de boîtes, de baise, de jolis garçons, et être proche de sa famille. Du moins, une partie... et résoudre, de ce fait, les problèmes "oedipiens" et conflictuels de sa petite enfance avec ses parents et ses grands-parents), ou encore des articles brillants et intelligents sur la drogue, la musique et la politique.

Guillaume s'est donc fait larguer par un jeune et bel éphèbe, le sus-nommé Nicolas (Pages), titre du roman, et dans les pages de ce livre qui lui sert de thérapie et d'exhutoire, derrière les mots et les lignes, tente d'exorciser le doux nom de son Nicolas. Ce qui n'est pas toujours évident, entre les passages de baise, de back-rooms et de drogues-parties. Et Dustan qui s'adresse à son lecteur, c'est un peu Bardot qui répond à Gainsbourg dans la chanson "Je t'aime... moi non plus" (d'ailleurs, Guillaume adore les perruques blondes. Un fétichiste, je vous dis). Il ne cherche pas à la ménager. Il ne cherche pas à la cacher la vérité. Elle est là, crue et offerte à ses yeux naïfs (s'il est candide) ou expérimentés (s'il est un mélange de Sade et de Casanova). Certes, elle peut déranger. Certes, elle peut faire mal. Qu'est-ce que c'est que ce monde de dingues ? Mais elle a au moins un mérite, celle de dire et d'affirmer qu'être PD en cette fin de siècle, ne veut pas toujours dire être forcément reconnu par une famille, une société "bien pensante" et conservatrice, héritière du judéo-christianisme, et habituée à des siècles de rites et de traditions issues du pharisaïsme. Et que, dans certains cas, cette non-reconnaissance peut entraîner, suivant le passé et le vécu de l'individu concerné, des abus considérés comme extrêmement dangereux et déviants par cette même société... Bref, on n'en sort jamais : c'est le serpent qui se mort la queue, c'est la boule de Sisyphe qui continue à rouler éternellement, inéluctablement...

Mais nous ne sommes pas là pour faire le procès de Dustan. D'ailleurs, au nom de quel droit ? Car derrière cette façade, cette apparence de stupre, de luxure et de débauche, se cache un humanisme profond. Un nouvel Erasme du vingtième siècle débarqué d'on ne sait où (justement, de Mars, Dustan aime côtoyer les petits hommes verts dans ses délires) et qui, tel Rousseau dans ses "Rêveries du promeneur solitaire", se livre à certaines réflexions, certaines méditations, et se penche, parfois, sur notre condition humaine. Car être PD à l'heure actuelle veut souvent dire, aussi, être seul. Multiplier les rencontres, baiser à droite et à gauche, ne fait que le confronter à cette évidence. Et un PD qui vieillit, c'est un être humain qui, s'il n'a pas rencontré l'âme-soeur (frère) du temps où il était baisable et potable, sera fatalement mis en contact avec cette solitude. Ne pas oublier que tous les clichés homos : la jeunesse, la beauté, les corps body-buildés, les stéroïdes... sont des réalités qui font froid dans le dos. Comment fait alors un homo, passé quarante ans, et qui n'est pas rentré, alors jeune, dans ce trip et ce cycle infernal ?...) Dustan, lui-même impliqué, ne nous donne pas toujours la réponse. C'est un peu regrettable. Cependant, comment rester insensible à ces phrases simples, belles, mais terriblement efficaces : "A la sortie, la nièce, la petite, a gagné un petit ours rouge à une loterie de fortune tenue par deux pauvres. Sans un mot elle me l'a tendue. J'ai dit merci. J'ai pleuré en restant en arrière pour qu'on ne me voie pas, personne n'a remarqué sauf Marcelo qui me connaît si bien.", ou encore "Les pauvres n'ont rien, pas de biens, pas de gloire, c'est pour ça qu'ils ne sont pas si distraits de l'Amour. Ils connaissent ça, la poésie, les pauvres, il ne faut pas croire. C'est tout ce qu'il peuvent se payer. Le temps qu'il fait. Les fleurs. Les couchers de soleil. Tout ce qui brille. Les choses douces, les napperons brodés" ?

Et ce qui est touchant dans ce roman, c'est de constater que derrière les provocations, derrières les scènes de baise longues et détaillées, de fist-fuckings (trop longues ?), derrière ce Mister Hyde des années 2000, se profile le Dr Jekyll. Dustan est un sensible, il aime pleurer. Mais les passages où il se révèle humain, vulnérable, fragile, par touches impressionnistes, sont hélas trop rares, trop furtifs, car écrasés par tout le reste, comme si Dustan ne voulait pas s'étendre sur lui-même (pour une fois !), comme s'il ne voulait pas trop se dévoiler, ou pire, comme s'il en avait presque honte... Dommage... Néanmoins, elles sont suffisamment importantes pour ne pas être oubliées mais signalées.

On ne peut pas être d'accord avec les théories (vraiment douteuses) de Dustan sur l'eugénisme ou sur l'amour sans capotes (vraiment, vraiment douteuses !). Elles peuvent nous faire grincer des dents, nous faire sortir de nos gonds et nous faire hurler. Qu'importe, nous ne sommes pas obligés d'adhérer. Ce n'est pas là le problème. Et puis Dustan aime provoquer. Cela doit être dans ses gènes. C'est peut-être cela qui le rend, malgré tout et malgré lui, si attachant et, d'une certaine manière, lucide et proche (trop, même) du monde et de la réalité.

Il n'en reste pas moins qu'il y a là une écriture vraie, en urgence contre le temps et contre la vie. Son style haché, rapide et saccadé prouve que Dustan n'a plus vraiment de temps à perdre. Le compte-à-rebours est lancé. Ce livre est un steack saignant, dont chaque nerf palpite, dont chaque pulsation cogne. Fort. C'est de la chair mise à nue. Ecorchée. C'est l'écriture d'un écorché vif. Voilà, Dustan a inventé un nouveau style d'écriture, l'écriture-boucherie. Et une littérature qui vibre et qui vit, il ne s'en trouve pas dans l'escarcelle de chaque rentrée littéraire. Ce n'est déjà pas si mâle... (Alexis Fayet)

   
Histoire d'O

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Jean d’Ormesson : Le Rapport Gabriel

Gallimard

Jeannot lapin in the Sky with Diamonds

Il faut lire le dernier livre de Jean d’Ormesson. Les raisons pour cela ne manquent pas. Certes, il faut en convenir, ce n’est pas parce que ce qu’il a déjà donné aux lettres françaises en quelques décennies d’écriture a fait date. Au demeurant, d’un point de vue purement quantitatif, tous ceux qui ont déjà essayé de presser un citron vous diront qu’au bout de quelques temps il n’y a plus de jus à en tirer ; s’il est permis de donner dans la métaphore maraîchère à propos d’un homme qui a, tout de même, dirigé la rédaction du Figârrôôôôô, on déduira de cette expérience aisément reproductible que, quel que fut son potentiel de départ, le pauvre doit être asséché à faire peur. Ce n’est pas non plus, bien sûr, parce qu’il s’ennorgueuillit d’aller pécorer en treillis brodé avec trente-neuf autres gugusses ensabrés une fois par semaine dans une assemblée ô combien vénérable mais dont, à part de temps à autres un avis de décès, il ne sort rien de bien intéressant depuis plusieurs siècles. Ce n’est toujours pas, évidemment, pour les indiscrétions qu’il contient quant à l’antisémitisme goguenard de Mitterrand dont l’impayable service littéraire du Monde a fait ses choux gras pendant presque une demi-semaine. Ce n’est pas parce qu’il a été l’invité unique de Bernard Pivot dans Bouillon de Culture. Ce n’est pas parce qu’il tient, à l’âge canonique qui est le sien, une patate qui génère la jalousie chez de nombreux cyclistes. Non, décidément, ce n’est pas pour cela. Mais pourquoi, alors ? Je n’en sais rien, moi, je ne l’ai pas lu. C’est bien ce que je dis : avant d’en parler, il faut lire le dernier livre de Jean d’Ormesson. (Bernard Quiriny)
   
Partir un jour

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Jean Echenoz : Je m'en vais

Minuit, 255 p., 95 F

Retour de Félix Ferrer, départ dans le grand Nord... Un roman qui va à l'encontre des apparences.

"Je m'en vais, dit Ferrer, je te quitte. Je te laisse tout, mais je pars." Partir un jour, donc. Tout plaquer, se rendre dans le grand Nord, près du cercle polaire, récupérer un hypothétique trésor : c'est là le choix de Félix Ferrer (un nom magnifique !), héros de "Je m'en vais" (Minuit), dernier roman de Jean Echenoz - personnage déjà présent dans le précédent opus de l'auteur, "Un an". Cardiaque, Ferrer en a marre de sa galerie d'art, de sa compagne, marre de tout à vrai dire. Depuis son infarctus, ila besoin d'évasion, de vivre, quitte à rencontrer des ours polaires ("Enfin, si l'affrontement paraît inévitable, se souvenir en désespoir decause que tous les ours blancs sont gauchers : quitte à croire pouvoir se défendre, autant aborder la bête par son côté le moins vif. C'est assez illusoire, mais c'est toujours ça"). Il faut cependant à un moment revenir. Mais Félix le chaud ne serait-il pas tombé en froid avec notre monde de la surface? Comment émerger alors en ayant perdu ses repères dans un Nord qui n'a rien à voir avec le département 59 ? Avec un sens de l'humour digne d'un Beckett, Echenoz signe avec "Je m'en vais" un admirable récit sur la superficialité du monde. Héros de l'antimatière, Ferrer agit comme un véritable brise-glace des apparences, génialement animé par les mots magiques d'un Jean Echenoz en très grande forme dans ses formules descriptives ("Pas de nom sur cette porte, juste une photo punaisée, gondolée aux angles et représentant le corps sans vie de Manuel Montoliu, ex-matador recyclé péon, après qu'un animal nommé Cubatisto lui eut ouvert le cœur comme un livre le 1er mai 1992."). Certains lui reprocheront de se complaire dans cette glaciation, dans ce grand vide, dans ce grand nulle part. Mais c'est là toute la force de l'auteur des "Grandes blondes" que de mettre à profit le rien ambiant, pour amener finement l'incongruité par les situations et les personnages secondaires. Comme dans la vraie vie, après tout. Grand roman de l'espace intérieur et des faux-semblants, "Je m'en vais" surprend toujours, décontenance parfois, excite souvent, énerve, stresse, émerveille, dépayse. Bien peu de livres (et d'auteurs) réussissent tout ça en deux cent cinquante pages, provoquant chez le lecteur enjoué une véritable crise de tachycardie. "Je m'en vais" : embarquement immédiat. Mais attention à ne pas croiser un iceberg… (Baptiste Liger)
   
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Philippe Delerm : Le Portique

Le Rocher. 190 pages. 95 FF

Nouvel exploit du Forrest Gump des lettres françaises

"Le Portique" marque le retour de Philippe Delerm, philosophe de comptoir bien connu, qui avait réussi - saluons l'exploit - à nous soûler rien qu'avec une "première gorgée de bière". Le Forrest Gump de la littérature française s'attache ici à un certain Sébastien, sympathique et légèrement dépressif professeur de lettres dans un collège, qui va essayer de reprendre le dessus. Il va notamment rencontrer un pépiniériste, discuter avec ses élèves - qu'il ne viole même pas, c'est désespérant de voir un livre si "sain de corps et d'esprit" (je plaisante). Nous n'attendons qu'une seule chose pendant 190 pages: que ce brave homme se suicide une fois pour toutes. En fin de compte, avec sa gentillesse désarmante, Delerm réveille chez le lecteur de très dangereux instincts : celui de la volonté de puissance et de destruction en est le plus pathétique. Fatalement gentillette, niaise, cette écriture "minusculiste" s'avère une purge très new age : du Paulo Coehlo goût Roquefort, du zen façon baguette paysanne. Quelque part entre la publicité "Herta" et une chanson de Pierre Bachelet, l'auteur à la barbe blanche (qui n'a rien du Père Noël), avec ses descriptions de végétaux, nous ferait presque regretter la cruauté pécore d'un Hervé Bazin sous Prozac. C'est dire. Et, franchement, pourquoi avoir nommé "Réglisse" le chat noir mort ? Est-ce bien raisonnable ? (Baptiste Liger)
   
Mon amie la rose

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Géraldine Maillet : Une Rose pour Manhattan

Flammarion, 161 pages, 90 FF

Elle est mannequin, elle publie un premier roman, et forcément, Baptiste Liger a été voir ça de plus près

"Une Rose pour Manhattan", premier roman de Géraldine Maillet, prouve un talent incontestable. Il serait idiot de réduire Géraldine Maillet à ses yeux, mais quand même. Regard de braise absolu, flamboyant, et un iota petite fille (Nicole Kidman dans "Eyes Wide Shut" n'a qu'à bien se tenir). Ce n'est pas que je désire lui envoyer des fleurs (mon fleuriste est en vacances, de toutes façons !),mais il faut bien la remercier de son bouquet de pages, "Une Rose pour Manhattan" (Flammarion), très joli premier roman. Mannequin (elle a collaboré avec le grand photographe et cinéaste William Klein), auteur et comédienne de théâtre (qui adore Koltès - donc une fille bien), Géraldine Maillet a écrit son opuscule entre la France et les USA. Un peu hautaine (moi, j'adore !), avec un phrasé délicieux, la belle discute, passionnée, exaltée, et totalement sereine. C'est une fille, mais elle est avant tout un écrivain. Son livre le prouve amplement. Et elle existe, je vous assure ! On est bien peu de chose…

Lassée de Paris, Elfie part pour New-York, où elle a dégoté un petit job dans un restaurant. Cette jeune fille, assez spleen, aime noter ce qui fait sa vie dans son journal intime, compagnon fidèle qu'elle va perdre dans la jungle urbaine. Et il s'agit pour elle d'un insurmontable cauchemar. Edward, lui, c' est un écrivain de la déglingue, qui traîne avec son dernier manuscrit (et qui pleure lors d'un show télévisé). Sensible, "endeuillé", insomniaque, il est un peu comme John Fante - un des auteurs préférés de Géraldine Maillet (avec Stefan Zweig). Peut-être le cahier d'Elfie va-t-il faire se croiser ces deux âmes… Un peu d'Elfie, beaucoup d'effet ! La rose dans tout ça ? Elle est le dérisoire face à l'immensité, la trace de vie dans le béton. Aussi, mieux vaut-il offrir des roses lors d'un rendez-vous galant (et mon fleuriste qui est toujours en vacances…), que sur le marbre d'une tombe. Dans un style virevoltant, imaginatif, l'auteur fait alterner les déboires de ces paumés de la vie. Mais attention, "Une Rose…" n'est pas un roman à l'eau de rose (pas de love story sirupeuse ici !). Malgré quelques maladresses ou clichés, ce petit récit possède une sincérité, une véracité et une émotion toute simple, qui font craquer la midinette cachée en chacun de nous. Une main dans les cheveux (ce qui est sexy), les lèvres étincelantes (ce qui l'est plus encore), Géraldine Maillet est un petit peu l'infirmière que l'on rêve d'avoir, une Candy modèle artiste. Elle est également telle la "Sue perdue dans Manhattan" (le très beau film d' Amos Kollek sorti l'an passé), grande fille de deux mètres quarante-sept (enfin,un peu moins) lâchée au milieu de plus grands qu'elle. M'est avis qu'elle aurait pu fait dire à un auteur célèbre : "Mignonne, allons voir si la rose…". Son livre, c'est une madeleine craquante et moelleuse à la fois,une rose qui parle, fatalement charmante. Et Géraldine, adorable pétale,sourit devant moi. Décidément, on est bien peu de chose… (Baptiste Liger)

   
Karin Bernfeld, Kookaï attitude

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Karin Bernfeld : Apologie de la passivité

JC Lattès. 300 pages. 119 FF.

Premier roman d'une jeune écrivain qui se dit "ni homo, ni bi, mais sexuelle". Forcément, Baptiste Liger a été voir ça de plus près.

Karin Bernfeld est une gamine, celle dont on tirait les cheveux à l'école, dont on voulait qu'elle nous fasse un bisou à la récré, ou qu'on ramenait chez elle sur notre scooter. A vingt-deux ans, elle dort toujours avec un de ses quatre kangourous en peluche - il y a "Grand-gourou","Petit-gourou", "Deug" et "Module". Une anecdote futile, mais emblématique de la jeune écrivain : à l'image des deux héros de son "Apologie de la passivité" (JC Lattès), Karin est une fille qui n'en peut plus de pousser, de grandir, de vieillir, une "teenette" encore bébé refusant la mécanique du temps. Je l'ai immédiatement reconnue, sur les Champs-Elysées, en face du Queen's. Karin, une petite brindille, m'attend. On dirait une lycéenne "corback", à la peau très blanche, aux vêtements noirs. Une anti-"Manuella" à la fois énergique et fragile, énervante et passionnée, qui se sent flattée qu'on la prenne pour une jouvencelle de seize automnes, façon publicité "Kookaï". Infantile. Ce n'est pas péjoratif, et c'est le premier mot qui nous vient en lisant ce (premier) roman, véritable traité de l'hésitation, de la peur de faire ou de rater. "Apologie de la passivité" (Lattès) est une "fictionnalistaion" à deux voix du journal intime de l'auteur. Nous avons Stella, étoile filante en prise avec son temps, ses amours, la fac qui l'agace, la solitude fatale. Il y a aussi Galaad, flottant également dans ses préférences sexuelles. Les deux ados croiseront différents personnages (des parents - absents, présents - , des pirates du web, etc ) pour mieux se taire, ou parler de leurs désirs, de leurs ambivalences. Fille du paradoxe, Karin déteste son corps - qu'elle a pourtant exposé comme modèle pour des étudiants aux Beaux-Arts. "C'est ce corps qui va nous faire crever" constate-t-elle, lucide, avant d'ajouter "Je ne suis ni hétéro, ni homo, ni bi : je suis sexuelle !" (d'où son amour pour les kangourous en peluche ?). Malgré son dégoût de la tyrannie du sexe, elle a bossé comme rédactrice pour le minitel rose ! Paradoxe aussi dans ce titre, plus ou moins ironique, "Apologie de la passivité" : être passif, est-ce laisser faire, ou s'agit-il d'une forme d'action ? Malgré quelques lieux communs, des problèmes de rythme, le récit possède un souffle et une énergie d'écriture qui font vraiment plaisir. La rage de Karin Bernfeld à coucher son mal-être sur le papier nous sied vraiment ;quitte à vouloir la remuer, ce sera pour mieux la consoler, la protéger. De toutes façons, rien ne sera jamais plus beau que les larmes de l'autre. (Baptiste Liger)
   

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Lorette Nobécourt : Horsita

Grasset, 246 p., 100 F

Lorette Nobécourt, dans une enquête sur le passé d'un père, tente de résoudre la question fondamentale : comment écrire l'horrible ?

On savait la rage qui traverse l’écriture de Lorette Nobécourt (« La conversation », Grasset, 1998) dans son exploration de l’intime, du charnel ; dans « Horsita », la réflexion autour de l’expression et du langage se poursuit derrière le prétexte d’une intrigue qui, au fond, bien qu’importante, n’est pas l’aspect primordial du roman. Hortense cherche la vérité sur son père, qu’elle soupçonne de « s’être trompé de camp », à vingt ans, en 1940, et d’avoir prêté serment au Reich. L’enquête qui en découle permet à l’auteur de rejoindre ce thème du langage et de l’exprimable qui la hante, en s’appuyant sur la question classique : comment dire l’horreur ? Au fond, le contexte choisi – les camps, la mort, le génocide juif, la trahison – pour cette interrogation, cette impossibilité qu’il contient mieux que tout autre, l’a peut-être été avant tout comme constituant la manière la plus directe et évidente d’entrer dans la thématique qui préoccupe réellement l’auteur. « Cette industrialisation de la mort est un point de non-retour sur lequel s’est greffée l’industrialisation de la vie. A Auschwitz, ils ont fabriqué des cadavres, ils ont supprimé la vie dans la mort, si bien qu’aujourd’hui c’est la mort elle-même qui est niée dans la vie et en même temps qu’elle la vie dans la vie. C’est pourtant clair. A Auschwitz, ils ont organisé le meurtre du langage et maintenant nous subissons le bruit assourdissant de la communication planétaire qui tend à nous faire oublier ce meurtre. Les mots ne portent plus leur sens. Les individus ne se parlent plus parce que le sens des mots a été contaminé à Auschwitz. Ce qui avait tenu lieu de valeur aux individus jusqu’à Auschwitz a été anéanti là-bas ».

De là la problématique insoluble autour de laquelle se construit tout le roman : comment désigner l’inexprimable avec les seuls mots dont nous disposons, où trouver à exprimer l’horreur la plus absolue ? Le texte s'ouvre sur plusieurs dizaines de pages éclatées, déconstruites, répétitives, aux phrases en suspens, proches d’un Lobo Antunes plongeant aux tréfonds des âmes malades ; il se termine sur une longue fuite en avant stylistique qui apparaît comme sa contribution personnelle à la réponse aux questions qu’elle se pose : « Alors, mon corps est tombé par petites strates, nerveusement, dans des frémissement inarticulables, et comme chacun de mes petits organes venait s’affaisser sur le sol, le langage, la langue elle même est descendue en déconstruction (…) les phrases s’écroulent dans la tempe électrique du crâne, le sens se fond sous cet excès, la bave aux commissures des mots, je ne comprends plus rien, l’hippocampe dans le cerveau de la langue, oh, ce cheval que j’ai tant aimé, aimer, que voulez-vous dire ? (…) » Les mots s’enchaînent furieusement dans un tourbillon où ils s’accolent puis se perdent, vains à tenter d’exprimer le paroxysme. L’auteur, tout le roman durant, tente donc de pénétrer, d’exploser cette impossibilité fondamentale, cette faiblesse essentielle du langage et de la pensée ; dès la première ligne du texte, elle confiait ne pouvoir y parvenir : « C’est une croix que la vérité. Je vous parle pourtant d’un abysse où les mots n’ont plus de sens ». Le pari de Nobécourt ne pouvait être gagné. C’est magnifiquement qu’elle l’a perdu. (Bernard Quiriny)

   
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François Armanet : La Bande du Drugstore

Denoël, 165 p., 89 F

Nostalgie facile mais roman réussi quand même : premier jet du rédacteur en chef de Libération

Il y a quelque chose de profondément attachant dans "la Bande du Drugstore", premier roman de François Armanet (rédacteur en chef à Libération). Sans doute est-ce le ton nostalgique qu'il a choisi d'adopter pour narrer les 60's - il avait quinze-vingt ans à cette époque. Sans doute est-ce le soin avec lequel il nous précise ses tenues vestimentaires ou celles de ses potes dandys du Drugstore Publicis (le "bar" le plus branché alors des Champs Elysées). Sans doute est-ce son découpage en petits chapitres, où tous les moments chauds de l'adolescence sont minutieusement narrés (cuites, drogues, flirts, dépucelage, amour, prise de position,etc..). Sans doute est-ce le regard tendre de l'auteur sur la frime ambiante de ces lycéens qui allaient, quelques années plus tard, bouger la France du Général (le roman se finit en avril 1968 sur ces mots : "Le mois de mai me plaisait déjà")...

Armanet nous fait aimer ces personnages,rebelles mais pas trop qui se la jouaient un peu (souvenez-vous de Dutronc qui entonnait, goguenard : "J'ai pas peur des petits minets / Qui mangent leur ronron au Drugstore."). Ils ont tous grandis, certains sont morts .Cette version masculine de "Diabolo menthe" (le film de Diane Kurys) est certainement un peu légère, l'émotion nostalgique étant un truc de littérature facile, éculé, tire larme et un peu passéiste. Mais un roman qui cite le "Their Satanic Majesties Request" des Rolling Stones ne saurait être fondamentalement antipathique. Les amateurs de mocassins Weston, des vestes en harris tweed et des pull Shetland avec gabardine vont adorer. Ainsi que tous ceux qui ont rêvé de se balader dans Saint-Germain avec une petite copine anglaise en kilt… (Baptiste Liger)

   
On parle de nous Le Fig nous flingue : c'est la gloire

Quelle ne fut pas notre surprise, en ce jeudi 30 septembre 1999, de découvrir en page 7 du Figaro Littéraire que la chronique "Multimédia - Internet" tenue par l'unique connecté du supplément, Sébastien Le Fol (sebastien.lefol@le-figaro.com) était consacrée au numéro de rentrée de Livres(se)... On n'avait pas été tendres, il ne nous a pas loupé. Extraits. "Que pense-t-on de la rentrée littéraire sur le net ? Un peu de bien et beaucoup de mal. C'est l'impression qui se dégage de la visite du site animé par Baptiste Liger et Bernard Quiriny, deux cyberRybempré à la plume querelleuse". Citations d'extraits de nos critiques de Milovanoff et Rufin. "Essais, romans français et étrangers, poches (...) font l'objet de critiques plus ou moins fouillées [on ne savait pas que le bon critique agit en archéologue. Au Figaro, on se tape beaucoup de bouquins-sépulture, il faut dire], plus ou moins inspirées". Extraits d'une critique du livre de Nothomb. Conclusion : "[Que dire] du panégyrique de Guillaume Dustan, l'auteur de Nicolas Pages (Balland), élevé au rang d'auteur culte ? A force de voir des "culte" partout, Bernard Quiriny et Baptiste Liger ont l'air cucul" (attention, chute). Vérification faite, le mot est utilisé trois fois dans l'ensemble du dernier numéro : une fois à propos de Pages, une fois à propos de Beigbeder, une fois à propos de Jay McInernay. Bon. On en vient à l'encadré final, où l'on rappelle que nous sommes "journalistes" (on en demandait pas tant, mais ça fait chaud au coeur), que notre point fort est "la rubrique "leurs favoris" : les chroniqueurs littéraires donnent leurs coups de coeur", et, surtout, que notre point faible est d'être "un site très parisianiste". Nous qui vivons à 400 kilomètres de Saint-Germain-des-Prés... On a pas vérifié, mais cette demi-colonne a du faire exploser le nombre des connexions. Rien à redire, donc : Seb, c'est bien.